Alors que le Lyonnais Frédéric Dard, auteur des célèbres “San Antonio”, est mort il y a dix ans, son fils, Patrice, explique pourquoi il continue la série des fameux polars.
“J’ai appris à écrire très jeune, comme on apprend à parler ou à faire du vélo car j’ai toujours vu mon père assis derrière sa machine à écrire. Il travaillait 10 à 15 heures par jour, y compris la nuit. Et je me disais alors que travailler, c’était écrire. Du coup, je n’ai jamais songé à faire autre chose. Quand j’étais jeune et que j’ai commencé à écrire, mon père était mon premier lecteur. Avec son stylo rouge, il rayait les lourdeurs, les imperfections... En allant droit au but car il faut bien reconnaître qu’il n’avait pas beaucoup de temps à nous consacrer. D’ailleurs, quand je lui ramenais un devoir de l’école, il regardait juste la note...
Mon père était entièrement consacré à son œuvre. Quand on lui parlait, on était sûr qu’il n’avait pas entendu la question. Ce qui a été un peu difficile pour ses proches. Pourtant, il était très tendre avec nous. C’était une véritable boule d’amour, très proche de Joséphine, ma jeune sœur. D’ailleurs, quand elle a été enlevée en 1982, alors qu’elle avait 12 ans, ça a été un moment terrible pour lui. J’ai essayé d’être le plus rassurant possible pour tenter de le réconforter. Mais c’est resté un sujet tabou dans notre famille pendant de très longues années. Par contre, il n’y avait que l’écriture qui l’intéressait. Mais il nous arrivait quand même d’aller jouer au tennis ou de skier ensemble. En revanche, ce n’était jamais long. Il se distrayait une heure ou deux, puis il retournait écrire. Il aimait également les sports populaires comme le foot. Mais aussi la boxe, où on rencontrait des personnalités très différentes, des titis parisiens surexcités qui côtoyaient des femmes en manteau de fourrure... Je pense qu’il s’inspirait de ces personnages pour les faire exister dans ses livres.
Par contre, mon père ne supportait ni la critique ni la contradiction. Quand je lui parlais de son travail, je faisais attention de ne pas le froisser. Car il était susceptible et il s’emportait facilement. D’ailleurs, quand il estimait qu’il avait à faire à un con, il le rayait de sa vie. J’essayais de le raisonner un peu mais la connerie, c’était vraiment quelque chose qui l’insupportait. D’ailleurs, il a beaucoup écrit sur la connerie. Et il faisait toujours attention à ne pas avoir lui-même de pensées connes. S’il avait une réaction ou un comportement qui lui déplaisait, il le glissait dans un de ses livres. Comme pour reprocher au lecteur ce qu’il se reprochait à lui-même. D’ailleurs, son personnage de San Antonio c’est l’homme qu’il aurait aimé être : beau gosse, athlète, courageux, séducteur... Alors que Bérurier représente tout ce qu’il déteste : gourmand, lubrique...
Quand j’étais jeune, j’ai vraiment apprécié être le fils de Frédéric Dard. J’avoue que sa notoriété m’a ouvert des portes, que certaines personnes me regardaient différemment... C’était plutôt sympa. Mais quand je suis entré dans la vie professionnelle, je me suis rendu compte que je devais me débrouiller tout seul. Et c’était moins facile que ce que j’avais imaginé. Depuis que je suis gamin, je me dis : “Je ferai comme papa”. Du coup, j’ai toujours rêvé de reprendre les histoires de San Antonio. Comme une envie de copier mon père. On en a toujours beaucoup parlé avec lui. Je lui disais que quand il arrêterait d’écrire, je reprendrais le flambeau. Mais il a continué jusqu’à la fin de sa vie. Quand il est tombé gravement malade, il avait encore un contrat à honorer avec son éditeur. Comme il était trop faible pour écrire, il m’a demandé de l’aider. J’ai donc passé les trois derniers mois de sa vie à ses côtés pour écrire ce dernier San Antonio. Mais comme il allait de plus en plus mal, on n’a jamais pu travailler. Et quand il est mort le 6 juin, ma belle-mère m’a demandé d’écrire ce livre. Résultat, huit jours après, je me suis mis à la rédaction et j’ai remis “Céréales killer” à l’éditeur le 15 octobre, comme mon père s’y était engagé. Ce livre a remporté un succès phénoménal en restant en tête des ventes pendant six mois. Ensuite, les sollicitations ont été nombreuses et mes proches m’ont conseillé de continuer. Du coup, j’ai repris le personnage de San Antonio, en signant de mon nom. Ce qui m’a beaucoup moins angoissé car je me disais que si je me ratais, ça serait de ma faute. Mais je me suis efforcé de faire fonctionner San Antonio de la même manière que mon père. Ce qui ne m’a pas posé de problème car je suis familier de ce personnage. Au début, j’essayais de coller au plus près desa psychologie. D’ailleurs, personne n’a vu la différence entre le premier San Antonio que j’ai écrit et ceux mon père. Mais c’est à la fois compliqué et vite lassant de coller à son style. Du coup, j’ai apporté quelque chose d’un peu différent, surtout qu’avec mon père, on ne vivait pas le monde exactement de la même manière. Une génération d’écart, ça se ressent... Et aujourd’hui, j’exprime plus mes propres sentiments. Mais le fait de vivre en permanence dans son univers crée un lien particulier entre lui et moi.”


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