La cour d’Assises de Lyon juge du 8 au 12 février l’ancien militaire qui avait tué un gendarme en voulant voler des armes dans un stand de tir. Mais derrière ce fait divers, on découvre un groupuscule de jeunes extrémistes de droite. Etonnant.
27 juin 2007, Norbert Ambrosse, un gendarme de 38 ans, père de quatre enfants, est abattu par un cambrioleur qui tentait de pénétrer dans le stand de tir de Saint-Andéol-le-Château, un petit village situé à 25 km de Lyon. Mais cette affaire n’est pas un simple fait divers qui a mal tourné. Et ce gendarme n’était pas là simplement parce que des voisins avaient entendu des bruits suspects. Au contraire, c’était une opération montée pour réaliser un flagrant délit. Et le tireur, Florent Morat, n’était pas non plus un délinquant ordinaire.
Né en juillet 1984, Florent Morat passe a priori une enfance sans histoires avec ses parents et ses deux frères dans leur villa de Saint-Andéol-le-Château. Mais il aura une adolescence difficile car il est complexé par son obésité. Cet élève pas vraiment brillant et surtout turbulent doit changer plusieurs fois d’établissement avant de décrocher un BEP de chimie industrielle à 19 ans. Il va alors se découvrir une véritable passion pour les armes. Ce qui lui permet de se valoriser auprès de ses copains. Mais il va déraper une première fois en mars 2003 pour des dégradations. Ce qui va lui valoir une première condamnation à un mois de prison avec sursis. Six mois plus tard, il décide de s’engager dans l’armée au 3e régiment de parachutistes d’infanterie de Carcassonne. Sa famille espère que cela va enfin lui offrir “un cadre“. Ce qui semble le cas au début. Très habile dans le maniement des armes, il obtient une qualification de tireur de précision dont il est très fier. Puis il part faire un stage commando au Gabon. Mais ses supérieurs se plaignent vite de son immaturité et de son instabilité psychologique. Il est plusieurs fois sanctionné pour avoir volé des munitions, consommé de la drogue, “menti en service“... Il va finir par craquer et tenter de se suicider avant d’être rapatrié en France. En juillet 2006, il se bat et sort une arme. Ce qui lui vaut une condamnation à 18 mois de prison dont 3 mois ferme par la Cour d’appel de Lyon. Du coup, il se retrouve incarcéré et l’armée l’exclut “pour manquements graves à la probité et aux valeurs militaires“. A sa sortie de prison, il retrouve un job au Monoprix de Vaise et il accepte une cure de désintoxication à l’hôpital Lyon Sud. Son employeur semble satisfait de lui.
“Faire taire les gauchos”
Mais en fait, il est toujours dans son “trip militariste“ qui vire rapidement en militantisme politique. Au printemps 2007, il invite chez lui plusieurs jeunes qui se sentent proches des idées du Front National et qu'il a rencontrés avec son frère dans des associations réunissant des supporters de foot. Parmi eux, Alexandre Gabriac, alors responsable de la section jeune du Front National dans l’Isère. Morat leur sort le grand jeu en leur racontant ses “exploits“ militaires. Il affirme s’être battu, avoir vu “des scènes d’horreur“ et même avoir tué des ennemis au combat. En réalité, il en rajoute puisqu’il n’a pas dépassé le stade des stages commando. Puis il prend chacun en tête-à-tête, avec son frère, Adrien, pour leur présenter son projet : constituer un groupe paramilitaire pour “faire taire les gauchos”. Il leur propose alors d'organiser des entraînements en forêt. Et il demande même à Gabriac si le FN ne pourrait pas les subventionner. Ce dernier ne prend pas d’engagement mais promet d’étudier la question. Le petit groupe se prend alors au jeu. Ils seront au total sept garçons et filles, dont les deux frères Morat, à participer à des bivouacs dans les bois avec cours de self-defense et batailles au paint-ball. Utilisant ses connaissances en chimie, il fabrique même des grenades avec des explosifs qu’il déclenche avec des téléphones portables trafiqués. Ce qui impressionne fortement ses amis. Florent Morat envisage également d'équiper son petit groupe d’uniformes militaires, de talkie-walkie, de jumelles à vision nocturne et surtout d’armes. De plus, alors qu'il vient de passer son permis de chasse au stand de Saint-Andéol-le-Château, il leur propose de voler dans ce stand de tir des fusils de chasse pour les transformer en ”armes de précision“. Deux d’entre eux acceptent ainsi que son frère Adrien. Finalement, un de deux jeunes se défilera au dernier moment et sera remplacé par un copain qui va jouer la sentinelle. Le petit groupe prépare donc en secret son opération. Florent Morat s’équipe d’un fusil de chasse, de deux grenades de sa fabrication, d'une lampe frontale, d’un couteau et de gants de cuir. Il reconnaîtra plus tard avoir été dans l’état d’esprit ”d’une opération d’infiltration en territoire ennemi.” Alors qu’Alexandre Arnaud prend un pistolet et qu’Adrien Morat emporte des outils. C’est lui qui ira en éclaireur découper le grillage pour permettre à ses complices de s’introduire sur le site du stand.
Trip commando
Mais Florent Morat est surveillé de près car son passé militaire et ses convictions extrémistes n’ont pas échappé aux Renseignements Généraux. Etait-il sur écoutes ? A-t-il été balancé par un de ses complices ? Ou les RG avaient-ils “infiltré“ ce petit groupe ? En tout cas, la direction nationale des Renseignements Généraux est avertie de leur projet de cambriolage. Et le 22 juin, la veille de la date prévue, le commissaire Charles des Renseignements Généraux de Lyon et le colonel Valentini, patron des gendarmes du Rhône, mettent en place un plan dont l'exécution est confiée au commandant Ambrosse, chef du groupe d’intervention des MPPE, les “militaires plus particulièrement entraînés”, qui va travailler avec le lieutenant Castanedo, adjoint du commandant de la compagnie de Givors.
A 20 h30, conseil de guerre à la gendarmerie de Givors où Ambrosse réunit une dernière fois ses hommes. A 23 h, ils sont tous en place autour du stand de tir. Mais ils vont devoir attendre encore une heure et demie avant d’entendre que les frères Morat et leurs deux complices débarquent. Le commandant Ambrosse aperçoit une silhouette sur le toit du local des chasseurs. C’est Adrien Morat. Son frère Florent est planqué dans les fourrés, armé d'un fusil et des balles Brenneke à fragmentation. “Top action” lance Ambrosse à ses gendarmes. Et il sort de sa cachette pour crier “Halte gendarmerie”. Mais Florent Morat lui tire aussitôt dessus. Et le gendarme s’écroule, mortellement blessé en pleine poitrine. Un autre gendarme réplique alors avec son flash-ball mais il rate sa cible. Tenu en respect, Adrien est arrêté. Les trois autres cambrioleurs prennent la fuite. Les gendarmes sillonnent le secteur. Le guetteur, Alexandre Roussy, est interpellé alors qu’il rentre à pied à Givors. Et le tireur, Florent Morat, se fait coincer alors qu’il tente de rejoindre un ruisseau dans les landes de Montagny. Toujours dans son trip commando, il tentait de s'éclipser sans laisser de traces... D’ailleurs, il porte sur lui un t-shirt de son régiment de parachutiste.
Ball-trap
Au cours de sa garde à vue, il reconnaîtra la tentative de cambriolage mais affirmera avoir tiré par accident. En voulant s’enfuir, son doigt aurait heurté la détente de son arme équipée d’un système particulièrement sensible pour un déclenchement rapide. Mais les experts affirmeront que l’angle du tir ne confirme pas ses déclarations en soulignant qu'il s'agit au contraire d'un tir classique. Pour le juge d’instruction chargé du dossier, Dominique Brault, c’est un acte volontaire. Et quand il l’interrogera sur ses stages d’entraînement, il estimera que ses amis “ont beaucoup exagéré“. Aujourd’hui, son avocate, Me Valérie Saniossian, refuse de s’exprimer, affirmant avoir reçu des “consignes strictes de silence de la famille de Florent Morat”. Même réaction de Me Karine Monzat, avocate de son frère Adrien et des avocats de leurs deux complices.
Mais le plus étonnant dans cette histoire, c’est qu’il n’y avait pas d’armes à voler cette nuit de juin 2007 dans ce stand de tir où les chasseurs stockaient leurs fusils uniquement sur place en période de formation. Si Florent Morat et ses trois complices avaient réussi leur cambriolage, ils n’auraient donc trouvé que les robots de ball-trap ! Un "détail" qui leur avait échappé. Mais les gendarmes de Givors étaient eux au courant car ils avaient rendu visite au stand quelques heures avant l’opération. Ils ont donc pris sciemment des risques pour ce flagrant délit en sachant qu’un des protagonistes était un ancien militaire. Et que tous les membres de ce groupuscule qui était identifié auraient pu être interpellés à leur domicile. Volonté de leur hiérarchie de faire un beau "flag» ? En tout cas, cette opération a coûté la vie à un gendarme de 38 ans. Et Florent Morat risque la perpétuité.
Article paru dans Mag2 Lyon de janvier 2010 disponible sur commande ou au format numérique sur Relay.com


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