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| “Les écrivains sont leurs propres ambassadeurs” |

04/01/2010

“Les écrivains sont leurs propres ambassadeurs”

Imposer un devoir de réserve aux écrivains primés. C’est l’idée lancée par le député UMP Eric Raoult qui estime que Marie Ndiaye, qui vient de recevoir le prix Goncourt pour son roman “Trois femmes puissantes”, a insulté Nicolas Sarkozy dans une interview. L’écrivain lyonnais Marc Lambron réagit.

Monsieur Raoult devrait savoir que l’écriture est le régime de la liberté. Sa volonté d’imposer un devoir de réserve se heurte donc aux principes fondamentaux de la liberté d’expression. Un écrivain, c’est du poil à gratter, il est là pour tout dire, même ce qui dérange. Je suis haut fonctionnaire, j’ai obtenu le prix Femina en 1993 et ça ne m’a pas empêché pour autant d’écrire un livre sur Ségolène Royal et un autre sur Nicolas Sarkozy. La seule limite qui s’impose aux écrivains, c’est l'atteinte à la vie privée et la diffamation. Il est normal d’être condamné si on dit des choses fausses. Même chose pour les propos racistes ou antisémites. Après, d’un point de vue personnel, je trouve qu’on est libre d'exprimer une opinion, même de façon vindicative. Car l’injure, à la limite, fait pleinement partie de la liberté d’expression. Injurier, c’est juste parler avec virulence. En plus, dans cette affaire, les propos sur Nicolas Sarkozy tenus par Marie NDiaye n’ont aucun rapport avec son livre. Dans l’interview qu’elle a accordée aux Inrockuptibles, d'ailleurs avant son prix, elle juge la politique du président de la République comme peut le faire n’importe quel citoyen. Et le fait qu’elle soit écrivain ne doit pas l’empêcher de pouvoir s’exprimer publiquement.

Bref, j’estime qu’astreindre les écrivains à un devoir de réserve reviendrait à les fonctionnariser. Et la France se retrouverait dans la configuration de l’Union des écrivains à l’époque de l’Union Soviétique, où seuls les écrivains qui n’avaient pas dit du mal du pays étaient habilités à aller à l’étranger pour représenter la nation. Mais jusqu’à nouvel ordre, les écrivains sont leurs propres ambassadeurs et pas ceux de leur pays. Donc on n’a pas à leur imposer un quelconque devoir de réserve. Dès lors qu’il n’y a pas d’atteinte à la vie privée et que les propos ne sont pas diffamatoires au sens juridique du mot, les écrivains peuvent tout dire. Et heureusement. Imaginons que nous relisions les classiques selon ce principe du devoir de réserve. Voltaire, qui fut emprisonné pour ses écrits, tomberait sous le coup de la jurisprudence Raoult : mauvais esprit, antinational, excès de liberté caractérisé... Et ce Chateaubriand qui fuit la Révolution française avant de s'en prendre au chef de l'Etat, l'empereur Napoléon Bonaparte, ne devrait-on pas lui imposer un devoir de réserve ? Je ne parle pas de Victor Hugo, qui va chercher refuge à Guernesey pour écrire des textes terribles contre Napoléon III, empereur de tous les Français. Et cet Emile Zola qui, dans "J'accuse", prend la défense d'un petit capitaine que la justice de son pays va envoyer au bagne en le jugeant coupable, ne devrait-il pas appeler les foudres de M. Raoult ? Il aurait aussi fallu châtier Sartre, qui reçoit le prix Nobel et, même s'il le refuse, se sert de son crédit d'écrivain mondialement reconnu pour s'en prendre au général De Gaulle. Lequel lui écrivait en commençant ses lettres par un "cher maître", et avait dit à son propos : "On n'embastille pas Voltaire".

En tout cas, cette affaire est symptomatique du rapport que les Français ont avec les prix littéraires. On a trop souvent l’impression qu’un écrivain primé, au même titre qu’un grand sportif, porterait la voix de la France et de ce fait ne devrait pas attaquer le chef de l’Etat. Pourtant, on est dans un pays avec une vieille tradition pamphlétaire réputée, grâce à des écrivains comme Paul-Louis Courier, Léon Bloy, ou Jacques Laurent, qui avait écrit dans les années 60 un terrible pamphlet contre le général De Gaulle. Il avait été condamné pour offense au chef de l'État, mais ça ne l’a pas empêché de recevoir le Goncourt quelques années plus tard, puis d'entrer à l'Académie française".

Commentaire

soupline

Tout à fait vrai: tant que des propos ne touchent pas la vie privée et ne sont pas diffamatoires... La liberté d'expression est une valeur intrinsèque à l'homme et à la vie: elle peut être gênante, mais elle doit permettre une évolution de pensée ou du moins participer aux débats de société. Toute volonté de réduire la liberté de parole- tout comme le désir de manipuler la culture- est une forme de stalinisme...qu'elle vienne de droite ou de gauche...
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