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Tribune | Un match où tout le monde perd ? |

15/12/2009

Un match où tout le monde perd ?

L'écrivain sociologue lyonnais Azouz Begag qui est aujourd'hui tête de liste Modem aux prochaines éléctions municipales analyse l'affaire de Lagnieu.

Personne n’a oublié. En Juillet 2004, en région parisienne, une jeune femme dépose une plainte et raconte aux policiers qu’elle a été victime d’une agression antisémite par six jeunes, alors qu'elle se trouvait avec son bébé dans le RER D. Immédiatement, son récit suscite une grande émotion dans le pays et des réactions indignées de la classe politique. Même Jacques Chirac, lors de son intervention télévisée du 14 juillet, évoque "une affaire regrettable à tous égards" et déclare que lorsqu’il y a manipulation, il faut que le manipulateur soit sanctionné. Catastrophe : quelques jours plus tard, la jeune femme passe brutalement du rôle de victime à celui d’accusée. Elle comparaît devant le tribunal correctionnel de Cergy-Pontoise pour "dénonciation de délit imaginaire". Elle avait tout affabulé. Elle s’était elle-même porté les marques de coups de couteau, coupé les cheveux et tracé les croix gammées sur son corps. Elle était fragile psychologiquement. L’affaire fit grand bruit. Elle fit aussi grand mal. Notamment à la lutte contre le racisme.

Des cas similaires, il y en eut d’autres. A chaque fois que les affabulations ne sont pas déjouées à temps, le discrédit affecte ce juste combat. Car ici, sur le terrain de l’humanisme, l’erreur est irréversible. Elle produit l’effet contraire à celui escompté. Elle renforce les anti-anti-racistes, ceux qui s’estiment victimes d’un complot anti-français, les avocats de la thèse du ‘racisme à l’envers’. Depuis quelques temps, on me la sert régulièrement dans mes rencontres publiques. C’est pourquoi l’examen des cas de racisme doit être mené avec une extrême prudence et une vigilance de chaque instant par ceux qui en ont la responsabilité. Dégagé de l’urgence. Dépassionné. Car c’est une mission d’intérêt et de salubrité publique, à Lagnieu, comme dans la région Rhône-Alpes, en France, en Europe et sur la terre des Hommes.


Le racisme est un poison.
Et il faut admettre qu’en la matière, les terrains de football sont depuis longtemps un terrain infectieux redoutable pour le virus, là encore dans beaucoup de stades du monde. On y déclame plus volontiers des noms d’oiseaux à l’encontre des arbitres, comme on dit chez les aficionados, des insultes raciales, misogynes et homophobes que des poèmes et des hymnes à la fraternité. Ce poison a la peau dure. J’ai joué au football une vingtaine d’années avec des équipes de quartiers lyonnais. Le dernier en date, celui de la Duchère avec l’ASD. Mes oreilles gardent encore le souvenir des agressions racistes qui venaient régulièrement des spectateurs massés le long des terrains. Parfois des joueurs eux-mêmes, qui partageaient avec moi l’amour de ce sport collectif, où l’on apprend justement à jouer avec les autres (pas perso, dit-on), en fonction du mouvement et des positions des coéquipiers. Le stade de foot devrait être le lieu d’apprentissage du vivre ensemble. Voilà pourquoi lorsque des insultes raciales viennent souiller la valeur originelle de ce noble sport, elles blessent, elles saccagent, humilient en profondeur et marquent les victimes d’une manière indélébile. Un jour viendra-t-il où on ne les entendra plus autour du ballon rond ? Soyons optimistes…


Il convient donc de recadrer la condamnation de Lagnieu dans ce contexte général. Un joueur blanc a traité un joueur noir de ‘sale nègre’, assorti de quelques commentaires sous forme d’alexandrins… qui n’ont pas leur place sous ma plume. Sans témoins. La victime n’en reste pas là, la Licra se porte partie civile. Devant la police, le joueur incriminé avoue, puis se rétracte. Finalement, il est condamné. A-t-il dit ces mots qui tuent ? Si oui, pourquoi se rétracter. Il aurait simplement pu demander pardon à sa victime, il aurait fait amende honorable, et le cas de Lagnieu aurait pu être l’occasion de médiatiser une réconciliation entre joueurs, une sorte de fraternisation. Reconnaître publiquement ses erreurs est fort louable. Et utile à la société. S’il ne les a pas prononcés, pourquoi alors mentir à la police et à la justice ? Lui a-ton soutiré des aveux contre son gré ? Auquel cas, il faut dénoncer les méthodes inacceptables des représentants de ces autorités. Le scénario paraît peu probable.


Ce qui, au fond, laisse un goût d’amertume dans l’affaire Lagnieu, c’est que j’ai l’impression que la lutte anti raciste est perdante dans les deux camps. Le jeune condamné a 24 ans. Sans doute, son casier judiciaire va-t-il porter la marque de cette peine de prison avec sursis. J’en connais un autre, qui a plus de 40 ans, et qui, devant des caméras de télévision, a lancé récemment, parlant des Arabes, qu’avec eux quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a plusieurs que ça crée des problèmes… Pris dans la tourmente médiatique, il a démenti avoir évoqué les Arabes, puis prétendu qu’il parlait des Auvergnats… pour finalement se noyer dans une indigne confusion et admettre avoir dit une ‘connerie’. Il est ministre de l’Intérieur. Français. Ses amis politiques ont parlé d’une simple bêtise, d’une maladresse, d’une mauvaise blague, d’humour. Il n’a pas pris de sursis. N’a jamais présenté d’excuses ni aux Auvergnats ni aux Arabes. Le président de la Licra l’a défendu. Le racisme n’est pas une bêtise, une blague, une maladresse ou une connerie. C’est un délit. Pénal. Pour un joueur de foot amateur et un ministre de l’Intérieur.

Lire la contre-enquête sur l'affaire de Lagnieu qui a abouti à la première condamnation d'un footbaleur amateur pour racisme dans Mag2 Lyon de décembre actuellement en kiosque ou disponible au format numérique sur Relay.com 

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