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Tribune 3 | “Une néo-prohibition” |

15/12/2009

“Une néo-prohibition”

Sociologue à l’université Lyon 2 et spécialiste du “gambling”, c’est-à-dire les jeux de hasard et d’argent, Jean-Pierre Martignoni estime qu’il y a trop de discours moralisateurs autour de la légalisation des jeux en ligne.

“L’Assemblée nationale a voté il y a quelques semaines la légalisation d’un certain nombre de jeux d’argent sur Internet, mettant ainsi fin au monopole de la Française des Jeux. Une ouverture qui devrait entrer normalement en vigueur en juin 2010, pour la Coupe du Monde de football, après plusieurs injonctions de la part de la Commission européenne puisque la France était un des seuls pays à résister en Europe à la mise en œuvre d'une véritable concurrence dans ce secteur sensible.
Au fond, ce n’est pas le monopole qui posait problème. Mais la Française des Jeux qui avait adopté une attitude assez incohérente. D’un côté, elle refusait la concurrence en insistant notamment sur les risques de dépendance de certains joueurs, de l’autre, elle continuait à investir dans une promotion importante pour promouvoir ses jeux tout en développant un site Internet.


Mais il faut préciser que tous les jeux en ligne ne seront pas légalisés. En tout cas, dans un premier temps. On pourra donc jouer au poker ainsi qu’aux paris sportifs et hippiques, mais pas aux machines à sous. C'est, à mon avis, le résultat d’un lobbying soutenu de la part des groupes de casinos français. Même si cette résistance ne devrait être que temporaire, notamment parce que ces casinos vont tous se positionner sur le créneau de l'internet. De plus, aucune sanction n’est prévue pour les joueurs en infraction. Pas même une suspension de leur abonnement Internet comme dans le cadre de la loi Hadopi. Du coup, les Français qui ont pris l’habitude de jouer aux casinos en ligne devraient continuer à jouer sur des sites illégaux.


Mais globalement, cette nouvelle réglementation est plutôt une bonne chose. D’abord parce que le jeu en ligne est une réalité sociale. Et il faut l’accompagner. Ensuite, parce qu’on va mettre fin à un certain nombre de fraudes. Car l’Autorité de régulation des jeux en lignes, l’Arjel qui me consulte, devra accorder des licences aux sites de jeux en ligne. Et bien sûr, seuls ceux qui offriront des garanties de sérieux seront acceptés : une cinquantaine d’opérateurs environ dont une dizaine seront alors vraiment visibles. Ce qui permettra une sécurité des paiements qui n’existe pas réellement aujourd’hui. Et une meilleure lutte contre le blanchiment d'argent. En revanche, cette loi pose un certain nombre de problèmes. D’abord, parce qu'elle ne fera pas disparaître les quelque 25 000 sites illégaux. L’Etat annonce des sanctions mais franchement, comment poursuivre des opérateurs implantés à Malte ou dans les paradis fiscaux ? Ce n’est pas réaliste.


En fait, ce qui me gêne, ce sont surtout les grands discours autour du jeu pathologique. Pourquoi ne pas avouer que la Française des Jeux, qui est aujourd'hui une citadelle assiégée, souhaite préserver son monopole ? Et ses milliards de recettes dont l'Etat profite également à travers la fiscalité. Bref, ces discours alarmistes instrumentalisent un problème de santé publique. Comme si tous les joueurs allaient devenir dépendants aux jeux en ligne. C’est vrai qu’il faut faire attention aux mineurs. Mais si certains joueurs se "perdent" dans le jeu, le jeu est-il le facteur qui est en cause ? N'ont-ils pas d'autres problèmes conjugaux ou professionnels ? Moi, en 15 ans, j’en rencontré des centaines de joueurs et la plupart sont responsables. Ils gardent une distance vis-à-vis du jeu. Donc ils peuvent s’en sortir. L’important, c’est au fond le taux de redistribution, c’est-à-dire les mises rendues aux joueurs. Car c’est justement quand on ne gagne pas, qu’on veut “se refaire”. Et qu’on risque de trop jouer, voire de sombrer... A titre d’exemple, dans les machines à sous des casinos traditionnels, ce taux est de plus de 90 %, ce qui est une bonne chose. Mais Eric Woerth, le ministre du Budget, a décidé que le taux de retour aux joueurs pour les jeux en ligne serait de 80 à 85 % maximum. Pourquoi ce plafonnement ? Et pourquoi est-il le seul à en décider, sans concertation ?


En fait, dans ce débat, on perçoit le jeu comme une pratique négative dont il faudrait se méfier. Mais il existe des effets thérapeutiques et socialisateurs, notamment pour les personnes âgées qui passent l’après-midi au casino pour jouer, danser, boire le thé... Le discours ambiant est donc trop moralisateur. On voit même des associations familiales participer au débat pour défendre une prévention qui prend souvent des allures de néo-prohibition. Or le jeu est avant tout une pratique sociale qui fait partie de la culture populaire. L’anthropologue Levy Strauss l’a bien décrit dans certains peuples primitifs. Le jeu permet de s’amuser, de faire un écart, de retrouver l’aspect ludique de son enfance... Une pratique que les énarques de la Française des Jeux ne peuvent pas ou ne veulent pas comprendre. Ils pensent que le jeu est simplement une “poule aux œufs d’or” et que ces jeux leur appartiennent, alors qu’en réalité, ces jeux appartiennent d'abord aux joueurs. Et ces joueurs devraient d’ailleurs pouvoir donner leur avis, sur le nombre de jeux, leur coût, le fameux taux de redistribution... Et pourquoi pas devenir actionnaires de la Française des Jeux !”


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